Longtemps j ai dormi du sommeil du juste maintenant le sommeil m'a déserté. Pourtant je cherche toujours à le retrouver : ainsi, je me couche le plus tard possible, la plus fatiguée possible pour pouvoir m'endormir comme une masse sans que les idées noires ne parviennent à me tenir éveillée. Hélas, c'est étendue dans le noir que la peur de la mort s'empare encore plus de moi. Toute la journée, je l'ai chassée. Même si elle parvenait à s'insinuer dans le creux de mes actions, je la tenais le plus possible à l'écart. Mais le soir venu, dans l'écran blanc de mes nuits blanches, la peur de mourir me submerge et dans le noir, j'épie les manifestations avant coureuses de ma fin prochaine., comme un sphinx mon corps me délivre des messages que j'ai du mal à déchiffrer. 

L'angoisse me submerge et j'ai beau me commémorer des souvenirs heureux : voyage, marche dans Paris, expositions artistiques et monuments parisiens qui me redonnent d'habitude l'amour de la vie par ma poursuite inlassable de la Beauté qui m'émeut toujours où que je me trouve.

Combien de temps, combien d'années, combien de mois, combien de jours me restent ils ? Et dans cette prison sans barreaux que m'impose mon corps fatigué, usé, vieilli qui héberge sans cesse un monstre qui le dévore petit à petit,je souffre, j'ai peur de n'avoir plus d'avenir . Et qu'il y aura t il après ? J'ai beau convoquer toutes mes convictions catholiques je doute. Et puis malgré mes soixante et un ans, il me semble que je n'ai pas vecu ! Tant de choses que je n'ai pas pu réaliser, tant de d'oeuvres d'art que je n'ai pu admirer, tant de pages que je n'ai pu écrire, je tant d'opéras ou de concerts de musique classique que je n'ai pu écouter. Ainsi mourra avec moi, le souvenir de tous ces écrivains, de tous ces musiciens, de tous ces peintres que j'ai tant aimés et dont j'oublierais dans la mort le nom, l'oeuvre, tout ce qui m'était cher. Quand je vois le peu d'amies qui prennent de mes nouvelles, l'absence d empathie que me manifestent mes proches et ceux que je croise dans la rue, je sais déjà que très peu de temps après mon décès, je serai absente de toutes les mémoires. Amèrement j'envie paradoxalement ma mère qui vit encore dans toutes mes pensées et que je n'ai jamais quittée lors de sa maladie. Mes grands parents également ont été jusqu'au bout accompagnés et je les fais survivre en repensant souvent à eux. Pour le bonheur qu'ils m'ont donné, pour le souvenir ensoleillé qu'ils m'ont laissé, ils sont toujours vivants pour moi et après moi, qui pensera à eux avec tendresse et reconnaissance ? Je mourrai seule dans l'angoisse de ne pas pouvoir appeler au secours, de n'avoir personne pour m'accompagner, se souvenir de moi.

Le cancer, comme toutes les maladies mortelle, pose la question difficile de l'au delà. Plus que la souffrance, la difficulté des traitements et les cicatrices qu'ils laissent, c'est l'idée de la mort collée à soi qui est la plus dure à vivre et je me demande si la vérité quand elle est trop abrupte (les chances de survie à 5 ans) est toujours bonne à dire par les médecins ou les ouvrages de vulgarisation médicales.